Machiya et machiya-café

Il est indéniable que les Japonais habitent de moins en moins dans les maisons traditionnelles. Avec l’occidentalisation du mode de vie, ils achètent des maisons modernes ou des appartements et dorment dans des lits, plutôt que dans des futon (布団, couette et matelas permettant de dormir sur les tatami). Les pierres sont très chères au Japon mais le taux de l’emprunt logement relativement bas favorise l’achat de maisons. La majorité  s’inquiète des inconvénients des maisons en bois tels que le froid et le vent qui s’engouffrent dans les jointures en hiver.

Chez moi, il y a trois pièces de tatami et c’est agréable en été. Je dors évidemment dans un futon. Ma maison est en bois et le mur est couvert de torchis. La superficie est de 18 tsubo (坪, unité de surface), soit 59,4㎡ (1 tsubo = 3,3㎡). Non seulement ma maison, mais aussi tous les logements typiques de Kyoto ont un soubassement rectangulaire car on fixait autrefois la taxe d’habitation selon la largeur de façade. C’est pour ça que les maisons de Kyoto ont des petites façades mais une grande profondeur. Elles sont surnommées « lits d’anguilles », unagi-no-nedoko (鰻の寝床). À Kyoto, les maisons qui concilient l’espace marchand et le lieu de vie sont surtout appelées machiya (町家).

Je voudrais que les Japonais reviennent dans les machiya. Il n’est pas exagéré de dire qu’elles sont le fruit de l’expérience architecturale acquise au fil du temps par nos ancêtres. La matière naturelle dure plus longtemps que le béton. De plus, les maisons typiques apportent une atmosphère intime aux familles qui y habitent. Elles sont aussi beaucoup plus agréables à regarder et dénaturent moins le paysage.

Dans la ville et la préfecture de Kyoto, il y a sept lieux qui sont classés en tant que la Zone de Protection du Patrimoine Architectural Urbain et Paysager (伝統的建造物群保存地区) : Kamigamo (上賀茂), Sanneizaka (産寧坂, près du temple Kiyomizu), Gion-Shinbashi (祗園新橋, voir l’article du pont Tatsumi-bashi), Saga-Toriimoto (嵯峨鳥居本, à Arashiyama), Miyama (美山, à Nantan), Kaya (加悦, à Yosano) et Ine (伊根, un des plus beaux villages du Japon). Les deuxième et troisième susmentionnés ainsi que les recoins de Shijo, que j’ajoute, sont les trésors des machiya.

L’origine des machiya remonte à l’époque de Heian (794 – 1185). Kyoto étant l’ancienne capitale, de nombreuses maisons élégantes y ont été construites. Comparées à elles, les machiya n’étaient que des cabanes où les gens ordinaires ou les marchands faisaient du commerce. Après la guerre d’Ōnin (応仁の乱, la guerre de dix ans entre 1467 – 1477, voir l’article du temple Ginkakuji), ce sont les marchands qui ont relevé et ranimé la ville. Chacun a cherché à améliorer les machiya de façon originale. Celles-ci ont été généralisées au centre-ville en créant plusieurs styles de construction comme ochaya ou sento (voir le quartier Miyagawacho / onsen et sento).

Après l’époque Edo (1603 – 1867), les gens ont été répartis selon la hiérarchie shi-nō-kō-shō (士農工商), soit samouraïs – agriculteurs – artisans – marchands. Classés tout en bas de la pyramide sociale, les marchands ont arrêté de construire des maisons originales. Aussi, les commerçants ont-ils habité dans des logements édifiés en l’honneur des samouraïs. Dépourvues de décorations somptueuses, les machiya d’apparence sobre ont été ornementées pour se fondre dans le décor, si bien qu’elles ne sont pas démodées. Certains vieux magasins de Kyoto datent de cette époque.

Après la modernisation de l’époque Meiji (1868 – 1912), Kyoto s’est animée avec une industrie de kimonos variée telle que nishijin-ori (西陣織) et yuzen-zome (友禅染), ainsi que la faïence et la poterie. Fortunés, ces commerçants ont contribué à la cohésion des machiya qui sont passés à la postérité.

Une promenade dans les rues pavées vous séduira et ce sera intéressant de lécher les vitrines des machiya. Le noren, rideau de coton teint servant traditionnellement d’enseigne à l’entrée des boutiques, des restaurants et des bains publics, a été développé à Kyoto en raison de l’exiguïté des façades. Celui-ci, qui existait déjà aux environs du Ⅹème siècle, est utilisé depuis le ⅩⅤème siècle pour indiquer le nom du magasin et des marchandises.

Faites attention quand vous enlevez vos chaussures pour entrer dans une maison : dès que vous vous déchaussez, vous devez monter sur le plancher surélevé sans mettre les pieds sur le sol pour ne pas apporter la saleté dans la maison. Cela ne rime à rien si vous salissez vos chaussettes. S’il y a des sunoko (すのこ), caillebotis recouvrant le sol, elles équivalent au plancher intérieur de la maison. Soyez attentifs à ne pas poser vos chaussures sur les sunoko quand vous entrez ou sortez. C’est important pour ne pas abîmer les planchers et les tatami des maisons japonaises qui sont très délicats.

Aujourd’hui, les machiya-cafés sont en vogue chez les jeunes Kyotoïtes. Même si on n’y habite pas, on y ressent une certaine nostalgie. Le confort de certains machiya-cafés donne l’impression d’être invité chez un ami. Leur arrangement intérieur est parfois occidental. Tout en appréciant le petit jardin, vous pouvez vous régaler de bons repas. Ils ne sont pas très chers et c’est ce qu’il y a de mieux !

JSS